L’histoire commence ainsi...
Nous sommes dans les années 80, Arlette Gruss et son époux Georges Kobann sont en tournée dans un cirque français pour présenter leur groupe de panthères...
L’ambiance est joyeuse, mais au fil du temps les affaires s’avèrent de plus en plus critiques. Il faut savoir qu’à cette époque le cirque français traverse une de ses crises les plus graves. Les grandes enseignes disparaissent les unes après les autres, ou sont souvent rachetées après de retentissantes et bien tristes faillites : la crise du cirque explose véritablement en ces années 82/85.
Gilbert travaille à cette époque dans un autre établissement qui fermera. Il rejoint alors ses parents.
La famille se trouve donc réunie, plus ou moins en galère, et c’est dans ce contexte que germe l’idée de créer leur propre établissement... Bizarre non... Mais Arlette et ses proches sont persuadés que tout ceci est en fait une crise d’identité : si le cirque en était là, c’était en grande partie de la faute de ces directions qui, aveuglées par on ne sait quel objectif, n’avaient su garder les fondements d’un art, et surtout n’avaient su s’adapter aux nouvelles normes économiques et sociales de notre société.Nous sommes en 1985, la décision est prise de lancer le cirque. Forte d’une volonté à toute épreuve, la tête pleine d’idées, c’est une équipe familiale qui crée « le Cirque Arlette Gruss ».
Des idées bien précises
Avec des moyens réduits, ce cirque va pourtant, dès le départ, marquer de son empreinte le paysage du cirque français. On retrouve pour la décoration intérieure des velours rouges, certes plus fragiles mais tellement plus chaleureux. Sous la direction de Gilbert, on soigne l’artistique avec de jolis éclairages et des musiques originales. On crée des mises en piste pour mettre en valeur les artistes. Tout cela est fait avec les moyens du bord, mais déjà on ressent une atmosphère, et ce cirque réussit à se singulariser parmi tous les autres établissements de ce type.
Soigner l’accueil, le cadre, le spectacle : des devises qui sont toujours en vigueur aujourd’hui.
On chamboule aussi les habitudes de tournée de l’époque : les séjours dans les villes sont volontairement longs (on n’hésite pas à séjourner une semaine dans une ville, où les confrères stationnent un ou deux jours habituellement). On prend le temps de s’installer. On fidélisera le public en revenant d’une année sur l’autre à la même période dans les villes, avec cependant une règle essentielle : renouveler entièrement chaque année le spectacle, afin que plus jamais on entende : « le cirque c’est toujours la même chose ! »
Le cirque Arlette Gruss fait un peu figure de troublion dans le milieu du cirque, et on ne tarde pas à se gausser des méthodes employées. Peu importe. Le cirque Arlette Gruss fait son chemin, avec de nombreuses innovations au niveau commercial également (il faut en effet être également gestionnaire pour faire avancer cette entreprise totalement indépendante et non subventionnée).
Dans cette famille et à cette époque les tâches sont bien réparties : Arlette gère et fait avancer l’entreprise, Georges veille sur la logistique et Gilbert est le maître de l’artistique et de la mise en place des installations.
Autour d’eux, une quinzaine de personnes constitue l’ensemble de la troupe.
Cependant au sein de cette équipe réduite, chacun ne s’en tient pas uniquement à son rôle ; et il n’est pas rare d’en retrouver au milieu de la piste, mais aussi en train d’afficher en dehors des spectacles, tenir la caisse, participer au montage. Ainsi chacun est polyvalent. Equipe minima, avec les moyens du bord, mais surtout une envie de bien faire. Et une passion commune : le cirque !
C’est parti
L’affaire est lancée... Mais rien n’est gagné.
Il faut d’abord réussir à décrocher des villes pour se faire une tournée : les cirques n’ont pas toujours une bonne image. Arlette Gruss, ça ne dit rien à personne, ou en tout cas pas grand-chose. Auprès des mairies aussi, il faut se faire un nom. Arlette n’hésite pas à faire le pied de grue des journées entières dans les antichambres des mairies pour obtenir une ville. C’est parfois payant, pas toujours cependant. Et puis les villes ne comprennent pas ce cirque qui veut rester plusieurs jours là où les autres ne restent qu’une petite journée... On choisit aussi des régions quelque peu abandonnées par les autres établissements.
Et puis à l’époque tout est plus difficile : le fax n’existe pas, internet non plus, quant aux téléphones portables cela reste un mirage... Alors monter une tournée quand on est en déplacement avec le cirque n’est pas aisé. Il faut faire la queue aux cabines téléphoniques. Et je me rappelle avoir vu plusieurs fois Arlette faire sortir manu militari de la cabine un client un peu trop long, prenant le combiné et disant : « Il vous rappellera plus tard ! »
Arlette, c’était ça : un personnage entier... Mais les journées étaient bien souvent trop courtes. Combien d’échecs avant de décrocher une autorisation !
Créer une tournée, trouver un public : la tâche n’est pas mince. Cependant peu à peu on avance : on y croit... Alors aujourd’hui quand on nous dit « vous avez une bonne tournée » : c’est vrai mais nous sommes partis de rien !
De même, alors que bien souvent on attend un hypothétique client et que les recettes ne sont pas fameuses, Arlette se refusera toujours à jouer le misérabilisme. « Les gens ont assez avec leur propre misère et leurs propres problèmes. Nous, nous devons les faire rêver. » Alors dans les moments économiquement difficiles, inlassablement elle répondait « La crise du cirque : connaît pas ! Tout va bien ! » Et c’est ainsi que contre vents et marées, elle arrive à remotiver son équipe, qui parfois se met, aussi, à douter.
Il faut dire qu’à cette époque on ne roule pas sur l’or. Et il nous arrive de mettre les derniers francs dans le carburant pour aller à la ville suivante. Et là, une fois arrivés, avec les premiers billets vendus on s’achète à manger... Et si les clients ne viennent pas, Arlette se rend « au clou » pour déposer quelque objet de (petite) valeur...
Arlette n’est pas décidée à baisser les bras. Et cela finira pas être payant.
Au fil du temps, le public vient de plus en plus nombreux. Dès la deuxième année, on commence à afficher complet à certaines séances du dimanche. Mais attention, il nous arrive encore certains soirs d’annuler faute de public. Cependant le mouvement semble enclenché.
Ne pas grandir trop vite... Arlette est prudente... Elle a su retenir les leçons de la vie : car dans le métier on en a vu beaucoup qui ont grandi rapidement et ont disparu aussi de manière accélérée... Pas question donc, d’aller trop vite, mais garder le cap, toujours !Ainsi le premier chapiteau sera conservé un maximum d’années... Par contre, quand on change : on fait fort, en prenant un type de chapiteau totalement révolutionnaire et inédit en France pour un cirque dit traditionnel ! Une structure avec des câbles extérieurs qui suppriment ainsi beaucoup de mâts intermédiaires, offrant ainsi au public une bien meilleure visibilité. Se démarquer encore et toujours, car j’ai oublié de vous dire mais, dès 1986 un slogan est choisi : « Avec nous faites la différence ! » Et bien cela restera toujours un leitmotiv.
Ainsi en 1991, on fête le retour de l’orchestre. Cela faisait des années qu’on n’avait pas vu des musiciens en tournée avec un cirque.
Et à chaque fois, dès que ça marche un peu plus, on investit dans le spectacle ou pour le public.
Au fil du temps...
On passe logiquement à la vitesse supérieure car le public vient maintenant en nombre.
L’entreprise grandit.
D’un chapiteau de 32 mètres de diamètre, on passe à 34 mètres, puis 41 mètres.
On améliore le confort : plus de gradins en bois mais des sièges individuels.
De quelques camions, aujourd’hui ce sont plus de soixante-cinq véhicules qui constituent le parc routier.
De quelques employés, nous sommes passés à plus d’une centaine.
D’une petite production familiale, nous voici arrivés à une grande production avec créations de costumes originaux, de décors et de musiques inédites. Cependant pas de gigantisme car il est important que, tout au long du spectacle, le public ressente toujours une vraie chaleur humaine.
L’attrait du profit fait parfois oublier à certains les règles qu’ils se sont fixées. Ici ce n’est pas le cas : on fait du cirque car on aime çà et surtout pour le public, car c’est à lui que nous devons tout !
Les municipalités aussi ont compris : la qualité du spectacle, le respect des lieux d’implantation, font que certains emplacements sont rouverts pour l’accueil des cirques.Ce sera le cas notamment à Nice, où le Maire décidera d’accueillir de nouveau les chapiteaux sur l’esplanade qui leur était fermée depuis quinze ans.
Une personnalité hors norme...
Arlette est en effet un personnage attachant et bien souvent les édiles sont sous le charme de cette forte femme. Logiquement, et au fil du temps, ce sont donc de véritables relations d’amitié qui se sont créées.
Un exemple : entre la première visite du Prince Rainier au cirque Arlette Gruss, et la dernière qu’il fit quelques mois avant sa disparition, une véritable complicité s’était établie entre ces deux êtres charismatiques. Le Prince aimait se retrouver en sa compagnie, car ils parlaient le même langage. Il était fréquent, lors d’un des derniers festivals de Monaco, que tout deux s’isolent à une table pour parler vrai, sans faux-semblants... Une réciproque et respectueuse admiration : voilà ce qui les réunissait.
Une vraie tendresse aussi avec la Princesse Stéphanie et ses enfants qui l’appelaient « Tatie Arlette »...
J’ai le souvenir aussi de ces nombreuses personnalités qu’ils soient Ministre, Maire, Député, Préfet, qui venaient simplement boire un café en sa compagnie. Leur emploi du temps ne leur permettant pas toujours d’assister au spectacle, ils n’oubliaient jamais cependant de venir la saluer, histoire de passer un moment en sa compagnie, en toute simplicité.
A travers toute la France, chaque jour, l’image du Cirque Arlette Gruss se popularise un peu plus.
Et tout naturellement, les « grands médias » finissent par s’y intéresser. C’est ainsi que le Cirque Arlette Gruss demeure le seul cirque français a avoir eu ses programmes aussi souvent filmés, et d’ailleurs régulièrement rediffusées sur les antennes.
Et aujourd'hui
Après 23 ans d’existence, le Cirque Arlette Gruss figure parmi les tous premiers cirques mondiaux. Il n’a pourtant jamais perdu son âme en devenant une machine à succès.
Sans flagornerie aucune, on peut affirmer que Madame Arlette Gruss a marqué à jamais l’histoire du cirque... Grand Prix National du Cirque, Chevalier de la Légion d’honneur, Chevalier des Arts et Lettres, Femme de l’année, Mérite Culturel Monégasque : tout en la touchant énormément, ces honneurs ne lui ont jamais tourné la tête.
Aujourd’hui, malgré sa disparition en Janvier 2006, Georges, son époux, Yann, Gilbert et Nora, ses enfants, poursuivent son oeuvre avec enthousiasme et pugnacité, car Arlette a su leur transmettre l’amour de cette profession.
Alors, si un square est baptisé « Arlette Gruss », si des allées prennent son nom... cela traduit la reconnaissance populaire de ce combat quotidien qui fut le sien pour ramener et maintenir l’Art du Cirque au firmament.